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Interview de Pierre Portocarrero

L'interview qui suit a été réalisée le 2 Août 2006 à Crozon, lors du stage annuel de l'école Todé Gembukan. Elle a été réalisée pour le site Kwoon.info, et fut publiée sur ce site le 5 Septembre 2006.

 

Kwoon Info : Pierre, merci de prendre le temps de répondre à nos questions ; pourrais-tu d'abord nous résumer ton parcours martial avant la rencontre avec Senseï Ogura ?

Pierre Portocarrero : Oui en fait j'ai commencé les arts martiaux par le Judo et le Karaté Wado-Ryu avec mon premier professeur qui était monsieur Henri Rémens, à qui je dois beaucoup parce que je me suis rendu compte ultérieurement que, vu que je commençais les arts martiaux suite à des problèmes de santé, je voulais pratiquer dans l'optique non pas d'être plus fort, mais d'être moins faible. Rétrospectivement, je n'aurais pas eu ce monsieur comme premier professeur, nous ne serions peut-être pas là en train de parler de mon parcours dans les arts martiaux, certainement même.

Ce qui était intéressant du point de vue du Judo, c'est que c'est un monsieur qui avait travaillé avec le collège des ceintures noires et qui avait commencé en 1947 avec Senseï Kawaïshi. Donc il s'agissait encore d'un judo avec tout les principes du Ju, de l'étiquette (le Reigi), bref ce n'était pas un judo vu sous l'angle du sport, ce qui cadrait bien avec ce que je cherchais. Et il travaillait avec Monsieur Hiroo Mochizuki en karaté Wado-Ryu et aussi en Aïkido Yoseikan.

Et donc la rencontre avec Senseï Ogura s'est faite de façon fortuite parce que hormis ce premier cours (avec H. Rémens) qui m'a donné des bases, une structure, ce que je voyais autour dans des rencontres inter-clubs, des championnats ne résonnait pas avec ce que je recherchais et ce qu'on entendait sur le parcours de gens tels Ueshiba etc ...

En fait, Senseï Ogura est venu en 1972 avec Senseï Toguchi du Shoreikan, Toshio Tamano son principal assistant et Senseï Matayoshi Shimpo, et c'était donc la première fois que je le rencontrai. Il y avait donc lors de cette démonstration beaucoup de choses en Kobudo (Sansetsu-kon etc ...), du travail de Suwari-Waza en Karaté, applications-Bunkaïs des katas, et tout ceci avait vraiment résonné, je me suis dit que c'était ce genre de choses que je voulais aller approfondir car je pressentais, tout en étant bien avec mon premier professeur, que je n'allais pas trouver cela en France.

Et c'est au tout début 1974 où j'avais un vieux copain qui s'entraînait à France Shotokan, qui était à Sciences-po, qui avait eu des contacts avec un autre élève de Sciences-po travaillant lui avec Maurice Portiche qui faisait du Kyokushinkaï à l'époque, dans le dojo duquel (à Nanterre), Senseï Ogura avait accepté de faire un passage. Il avait fait un cours à la bonne franquette pour une douzaine de personnes ... il y avait deux ceintures noires dont d'ailleurs Maurice Portiche. Ce qui m'avait littéralement "scotché", c'est que Senseï Ogura expliquait tout ! Ce n'était pas du tout un cours de type "Ichi, Ni, San ..." mais au contraire, il expliquait pourquoi on respirait de telle manière dans le Junbi-Undo, etc ... Il avait enseigné le kata Saïfa avec tout une foule de détails sur le placement, le salut, les bunkaïs et ensuite il avait expliqué au tableau noir ce qui signifiait tel ou tel caractère en japonais (il y avait un interprète, diplômé de Langues Orientales en Chinois, Japonais, Sanscrit ...).

J'avais travaillé à l'époque en même temps grâce à plusieurs stages avec quelqu'un de très connu, notamment par ses écrits, Monsieur Roland Habersetzer, et j'ai donc revu Senseï Ogura à Strasbourg en 1976 où je lui ai demandé si je pouvais aller le voir et travailler avec lui au Japon.

Kwoon Info : Au sujet de Senseï Ogura, c'est un personnage assez particulier car lorsque l'on fait des recherches sur lui avec ce formidable outil qu'est l'internet aujourd'hui, on ne trouve vraiment pas grand-chose, mais il arrive souvent qu'on trouve son nom quand on fait des recherches sur d'autres maîtres. Il y a un descriptif assez impressionnant des différents maîtres avec qui il a étudié, mais nous voulions savoir si un ou quelques noms se détachaient de la liste, comme étant des sources ou influences plus importantes que d'autres ?

Pierre Portocarrero : Oui. Notamment, c'est le fameux Makoto Gima, avec qui il m'a confié avoir eu des rapports très proches. Les autres figures forment un parcours d'un éclectisme fantastique, puisque l'on y retrouve aussi du Ninpo/Ninjutsu etc ... mais il n'eut pas de rapports aussi proche avec ces autres maîtres à ma connaissance. Et puis il y a tout son parcours d'initiation Yamabushi, et la calligraphie. D'ailleurs beaucoup de gens avaient apprécié à l'époque, lors du stage à Strasbourg, qu'il ait pris la peine de faire une calligraphie personnelle à chacun des participants.

Mais effectivement on rentre avec lui dans ces choses toujours controversées. Henry Plée en avait parlé à l'époque (puisque c'est lui qui avait décerné son 8è Dan en 1972 - premier européen à se voir décerner un si haut grade) dans une interview donnée à Budo Magazine, où il disait qu'il s'agissait de l'un de ces fameux "Maîtres de l'ombre" qui n'apparaissent quasiment jamais dans les généalogies officielles, mais tirent les ficelles (Rires). C'est vrai qu'on a du mal avec ça, on aime bien que tout soit clair, cadré, explicite, mais toute l'histoire est parsemée (même dans des domaines qui n'ont rien à voir avec les arts martiaux) de sociétés ou d'individus en retrait des institutions ou des structures en vue, sans qu'il s'agisse de sectes ou de sociétés secrètes.

Ceci dit, Senseï Ogura a aussi travaillé le bouddhisme ésotérique de la secte Shingon, qui est vraiment un enseignement sur la voie des pouvoirs. Et en fait il disait, même s'il était une sommité dans différents domaines de la pratique, que la partie Karaté n'était pas très importante, c'est tout ce qui est au-delà, l'intérieur, la conscience de soi, la compréhension du psychisme humain, la méditation qui était fondamental. Pour lui, tout ceci était le moteur et le Karaté, ses origines chinoises, un simple outil.

Kwoon Info : Alors en ce qui concerne l'interne, avait-il lui étudié certaines écoles et t'a donc enseigné directement où au contraire t'a-t-il encouragé à aller voir d'autres personnes ?

Pierre Portocarrero : C'est-à-dire que je lui avais posé la question car il faut savoir qu'à l'époque, il y a environ 30, 35 ans, le Taiji Quan en France était très peu connu, et très confidentiel, pas du tout comme aujourd'hui où l'on a l'impression qu'en tapant d'un coup de pied dans un réverbère, il tombe 50 cours de Taiji Quan !! A l'époque il n'y avait qu'une poignée de gens qui travaillaient différents systèmes tels que Michelle Roldes à Grenoble (Taichi de la famille Dung qu'elle avait appris vers la fin des années 1960 à Hawaï), Yves Blanc, James Kou. Monsieur Habersetzer avait travaillé le Taikyokuken (qui est la transcription japonaise de Taiji Quan) de Monsieur Yang Ming Shi (Yô Meiji) via Tadahiko Ohtsuka qui était venu avec Senseï Ogura. Mais c'était à peu près tout : en langue française, il y avait surtout le livre de Catherine Despeux (qui était à l'origine une thèse des hautes études), le livre de Monsieur Gortais n'arrivant qu'en 1980. Or ce peu me parlait.

Avec Senseï Ogura j'ai eu un parcours comme on pourrait dire de compagnonnage. C'est-à-dire : tout en ayant des enseignements chez lui avec des choses précises, il me disait d'aller voir tel maître, me disant "cela vous intéressera..." . C'est d'ailleurs le problème qui est toujours agaçant avec des Senseï ou des gens que chez nous on appelle Maître : il faut bien admettre que souvent ils ont une psychologie, une connaissance qui fait qu'ils connaissent mieux que nous ce que nous sommes capable de faire. Et puis ils sont censés nous aider à le révéler (mais ça, c'est un vaste problème). Donc je lui avais parlé un soir en 1977 : 

- Senseï, qu'est-ce que vous pensez du Taiji ?
- Ah Taiji ... très intéressant ... art martial chinois ... tous les concepts ... la souplesse, l'énergie ... Ca vous intéresse ?
- Eh bien oui ! 
- Ah j'ai un ami qui connaît ça très bien ...

Et puis il m'a embarqué, en téléphonant devant moi à Yang Ming Shi en disant qu'il avait un élève qui voulait travailler le Taiji. Mais il ne s'agissait pas de prendre son temps pour apprendre un enchaînement en six mois ! Ca a été en deux cours, puis après on passe aux applications. J'avais compris que Monsieur Yang Ming Shi donnait différents types de cours : des cours comme on dirait de "taiji de rue", pour la santé, le bien-être ... mais aussi le coté plus fin, le placement, et l'aspect martial, les tuishous. C'est lui qui avait au début enseigné à Senseï Kanazawa dans les années soixante. Et en fait, il n'acceptait d'enseigner cette partie qu'à des gens assez haut gradés dans les arts martiaux type karaté, kendo etc ... Comme à l'époque je n'étais que deuxième Dan, la pression était énorme.

Kwoon Info : Et la rencontre avec Wang Shu Jin s'est faite aussi par l'intermédiaire d'Ogura ?

Pierre Portocarrero : Oui. C'est passé par lui car j'avais commencé à mémoriser la forme de Wang Shu Jin avec Tadahiko Ohtsuka qui avait travaillé avec lui puisque Wang Shu Jin avait vécu trois ans au Japon. Et ensuite j'ai pu lors d'un voyage à Taiwan le voir et travailler avec lui.

Kwoon Info : Donc parlons maintenant du Gembukan ... comment décrirais-tu cette méthode de façon simple à quelqu'un qui n'est pas un expert dans ce milieu ?

Pierre Portocarrero : Disons que c'est une école qui insiste sur l'équilibre entre l'aspect Go (tonicité, force, condition physique ...) et Ju (souplesse, flexibilité ...) mais qui n'est pas du Goju-Ryu dans le sens où la proportion sur laquelle insistait Senseï Ogura est de 80% Ju pour 20% Go. Il disait que cela devait être déséquilibré pour la santé et l'efficacité à long terme. Donc on va dire que toute la recherche dans le travail des katas, des yakusoku-kumité, des jyu-kumité et des différentes formes de Junbi-Undo se base sur ce principe :

  • - Premièrement comprendre le placement de son propre corps, et de son placement par rapport au partenaire à travers la notion de Ma-ai, des points d'appuis dans le déséquilibre etc ...
  • - Deuxièmement développer la vitesse d'exécution par un bon lâcher, une bonne décontraction
  • - En dernier lieu, utiliser la puissance, la force.

Donc la recherche de puissance existe, mais c'est une conséquence du travail préparatoire, elle n'est pas mise en avant d'emblée.

Kwoon Info : Comment on fait cohabiter trois systèmes dans une même école : Nahaté, Shurité, Tomarité ? c'est à la fois la force, mais peut-être aussi une faiblesse de l'école car il faut réussir à faire cohabiter les trois sans faire de mélange trop insipide. Comment vois-tu cela ?

Pierre Portocarrero : Oui c'est un peu délicat. Déjà, le gembukan est le nom du dojo de Senseï Ogura où lui-même enseignait à des élèves venant de styles différents, de façon très "à la chinoise", capable de donner des infos à des gens comme par exemple Henry Plée et Roland Habersetzer qui la-dedans sont mes sempaïs sur tous les plans. Il y a donc pour une part un certain nombre de principes de travail, principes de fond qui sont applicables même à travers d'autres systèmes. Et puis il y a les formes (katas), sur lesquelles il a fait un énorme boulot, surtout sur les formes anciennes.

Mais quand il m'a livré tout cela, ce n'était pas du tout destiné à être quelque chose de prosélyte, il n'y a pas de structuration allant dans ce sens, au contraire d'autres écoles. Pour en citer deux dans le domaine karaté : la Nihon Karaté-Kyokaï de feu Senseï Nakayama et le Kyokushinkaï de feu Senseï Oyama, qui ont été structurées pour un développement important, planétaire, avec des méthodes bien spécifiques. A l'inverse dans le Gembukan, le premier objectif est le développement du pratiquant. Ce qui ne veut pas dire que ce n'est pas pris en compte ailleurs, mais à la limite, s'il y a que trois pratiquants dans le style et que ceux-ci se développent avec, tant mieux. On ne joue pas la carte « 300 pratiquants pour 25 qui comprennent l'essence du système.»

Mais c'est vrai que ce mélange dont on parle est difficile à faire ... prenons par exemple le Shito-Ryu, qui inclus deux systèmes par Senseï Mabuni. Quand on regarde (ce qui n'a strictement rien de péjoratif, c'est un fait) les katas du Naha-té type Seyunchin, Seisan, Seipai ... ils sont fait plutôt de façon Shurité à travers le système Shito. Ceci dit, d'autres systèmes okinawaïens sont mixés, avec leurs spécificités sur moins de katas.

Mais justement la difficulté la-dedans est d'avoir un suivi précis et rigoureux pour que le corps développe plusieurs façons de faire sinon effectivement un des systèmes va prendre le pas sur l'autre, ce qui pour un rapport de pratiquant personnel n'a pas grande importance. Mais pour une transmission de principes, il faut que cela soit clair. Donc pour un bon suivi, c'est vrai qu'enseigner « I Shin Den Shin » comme on dit, ou progressivement à un groupe de 10/15 personnes c'est faisable. Enseigner à 50 personnes simultanément, je pense que cela ne pourrait que se diluer.

Kwoon Info : Dans les principes justement, quels sont les grandes différences que tu ferais entre Nahaté, Shurité et Tomarité ?

Pierre Portocarrero : Et bien on retrouve ce type de différences dans les vieux styles chinois notamment, quand on parle de Hung Gar, Choy Li Fut, Tang Lang, Wing Chun etc ... On a tendance à regarder et voir une différence de styles dans les détails de mains (poing fermé, main ouverte, positions longues ou courtes ...) alors qu'il ne s'agit que de la superficie, la peau et les cheveux.

Disons que tous les styles essayent de trouver comment optimiser au mieux la biomécanique corporelle, l'énergie du corps. Comme il y a des différences de morphologie, il est vrai qu'il y aura des façons de faire plus ou moins adéquates, mais grosso modo, un corps humain fonctionne de la même façon. Comme nous fonctionnons dans un espace à trois dimensions, et on retrouve cette structure dans les Qi Gong, Yoga, etc ... constituée d'un axe vertical pour deux axes horizontaux. A partir de là, le centre se trouve quelque part à la résultante de ce centre de gravité, le fameux Dantian, Tanden, etc ... zone toujours privilégiée dans les pratiques qu'elles soient statiques ou dynamiques (et en partie également Koshi, la zone lombaire).

Ensuite dans les systèmes martiaux, certains combinent tout ça d'un seul bloc, d'autres font un peu autrement. Car puisque l'on parle d'arts martiaux, une des façon de voir est de conserver son équilibre et éventuellement le faire perdre à l'adversaire. Donc certaines méthodologies vont utiliser la verticalité pour se stabiliser et l'horizontalité pour transmettre une onde de choc (ce qui est le cas du Shurité). D'autres styles, tel le Nahaté vont faire l'inverse : se stabiliser par l'horizontale et exprimer une onde de choc par la verticalité. Bon, c'est assez schématique, mais cela donne déjà une bonne base. Ensuite d'autres écoles mixent ces principes-là, ce qui est le cas du Tomarité, plus précisément comme me l'avait rapporté Senseï Ogura, l'ancien Tomarité ou du moins les katas qui provenaient de Seisho Aragaki (à ne pas confondre avec le Aragaki du début du siècle, mort assez jeune ... la il s'agit du Aragaki qui était chinois, vivant à Kume, né en 1840 mort en 1920).

Kwoon Info : Oui, c'est aussi le Seisho Aragaki qui fut le premier enseignant de Kanryo Higaonna et on le classe d'ailleurs souvent dans le Nahaté ...

Pierre Portocarrero : Voila. Et justement quand on parle de groupes de katas, il faut savoir que souvent certains katas sont passés d'un système à l'autre entre Shurité et Tomarité, notamment dans le cas des les fameux Wanshu, Chinto, etc ... on est sur une frange. Mais Niseishi (qui a donné Nijushiho), Unsu (qui a gardé son nom mais dont l'origine est très différente du Unsu pratiqué dans le Shotokan ou le Shito), et Sochin (Aragaki-no-Sochin, également très différent du Sochin du shotokan moderne) sont toujours classés à part comme groupe Aragaki. Alors ils apparaissent maintenant dans des styles où ils ont été remodelés au goût du style mais par exemple, le Nijushiho du shotokan est très intéressant car il a gardé une spécificité de déplacements, d'enchaînement, d' énergie générale, qui n'a pas été trop formatée pour qui sait bien observer.

Kwoon Info : Nous arrivons à une série de questions concernant la place des armes dans l'école. Les gens voulaient savoir si celles-ci sont pratiquées ou pas trop, et pourquoi ?

Pierre Portocarrero : Dans ce qu'enseignait Senseï Ogura, en tant que main vide, ou main de chine, ce n'est pas quelque chose de spécifique. La preuve, dans les gens qui travaillent avec moi, il y a des gens qui font du kobudo, de l'aikibudo, du Iaï ... également d'autre systèmes de Neijia, du kempo, du judo. Donc l'optique est disons la suivante : il y a un cursus de base sur l'utilisation du corps, à la fois très précis et rigoureux, mais en même temps très libéral quand à la possibilité de l'exprimer ensuite. Bien entendu, il y a des choses plus ou moins faciles à connecter entre elles, mais donc l'étude des armes ne fait pas partie a priori du cursus.

Mais bon, ensuite il y a des choses assez drôles sur Senseï Ogura ... voici une anecdote : j'étais chez lui en 1984 où avait eu lieu un échange culturel entre sa ville (Kofu) et Des Moines (Iowah) qui sont jumelées. Il avait accepté d'être famille d'accueil et il y avait donc deux américaines professeur de danse au dojo. J'étais chargé d'expliquer les modes de vie à la japonaise, le O-furo etc ... et elles avaient fait une répétition de leur démonstration dans le dojo. Il leur avait promis qu'un matin nous ferions des démonstrations et ce qui était amusant c'est qu'il me commentait en me disant que leur placement de corps était très bon pour telle ou telle raison, placer un coup de pied arrière etc ... et ensuite nous étions redescendus à l'étage du dessous pour prendre le thé. Il faut savoir que chez Senseï Ogura, c'est un véritable capharnaüm. Entre les souvenirs, les bibelots, la tour Eiffel, la poupée alsacienne, la photo avec le président de l'association de kempo d'Hawaï, la télé, une pendule ramenée d'alsace etc... Et puis à un moment, alors qu'il était en Jeans avec l'éternel clop au bec, l'une des femmes demande : « on avait vu des armes, vous ne pourriez pas nous montrer quelque chose ? » - chotto matte kudasai (un instant s'il vous plait) ... il monte et redescend avec deux kamas affûtés. Et il pose le clop et commence une démo de katas de kama. Sans adaptation, ça passait limite des bibelots, au ras de ce qui dépassait et d'un coup ... hop ! terminé !! il avait rangé les kamas. (Rires)

Kwoon Info : Oui parcequ'il avait quand même étudié un certain nombre de choses au sujet des armes, déjà de part sa famille il avait étudié le sabre.

Pierre Portocarrero : Oui tout à fait, il disait « oh j'en ai fait un peu » ... il en avait fait 15 ans ! Mais ce n'était pas son truc. Il faut bien voir de façon générale qu'en occident, quand on dit « j'ai fait un peu de Taiji », on en a fait deux ans ; j'ai fait un peu de judo, j'étais ceinture verte. Mais un asiatique qui dit « j'ai fait un peu de ... » en général il en a fait une dizaine d'années, car on ose pas le dire avant, tellement c'est insignifiant. Par exemple Senseï Kasé du Shotokan a toujours dit qu'il avait fait un peu de Judo, en fait il avait fait dix ans de judo et était troisième Dan, mais après il a choisi de s'investir à fond dans le karaté. C'est certain que nous n'avons pas ce même rapport, parce que bon du kobudo, j'en ai fait un peu, mais on n'en parle même pas, c'est insignifiant, ça fait juste partie du cursus pour ne pas avoir l'air idiot.

Kwoon Info : Culture générale ?

Pierre Portocarrero : Voila, exactement. De la même manière que dans le kobudo il y a des gens qui ne pratiquent que cela et connaissent une ou deux formes à mains nues à titre de culture générale pour voir à quoi cela ressemble. Alors après c'est vrai que dans certaines écoles il y a des hiérarchies de difficultés, d'armes, de mouvements dans le rapport armes/mains nues.

Kwoon Info : Au cours du stage, tu as parlé d'une anecdote qui t'a particulièrement marquée d'un point de vue martial avec Senseï Ogura. Voudrais-tu la raconter de nouveau ?

Pierre Portocarrero : Oui, en fait cela se passait lors du stage de 1981 qui avait eut lieu dans le dojo dans lequel je donnais les cours, dans le 16è arrondissement. Il avait décidé d'expliquer le Itosu-no-Passaï (la forme du kata Passai de maitre Itosu), kata dans lequel il y a un passage qui de façon moderne est interprété comme un coup de poing après une amenée au sol. Ce qui correspond à une interprétation souvent faite, et qui va aussi dans le sens des formes sportives dans lesquelles on projette par nage-waza, ashi-waza, et ensuite on porte un atémi sur l'adversaire au sol. Et lui disait, c'était son expression : ça c'est "low-level" (prononcé low-label), c'est-à-dire le petit niveau, la base. Il expliquait que normalement dans le vieux système de travail, c'est pendant qu'on déséquilibre que le coup décisif est porté simultanément.

Donc on y va : « OK, you attack me » ... et ce qui est amusant, c'est que la chose s'est passée très vite d'après ce qu'on décrit les gens présents mais j'ai gardé pendant la projection cette impression qu'ont parfois les gens qui voient leur vie défiler. Et pendant toute la partie de la chute avant, au moment où la tête est passée, j'ai senti clairement juste l'empreinte des kentos sur la tempe et ensuite la chute nettement après. Pendant que l'onde de choc se dispersait, il était déjà parti en rigolant : « Hihi... Finished, Dead ! ». Et c'est vrai que là, pendant une fraction de seconde j'ai senti qu'un millimètre de plus et c'était la mort.

Cela m'a beaucoup marqué, je me suis dit qu'il me fallait comprendre, plus précisément avec le corps, les tripes. J'avais senti quelque chose, il fallait maintenant que je me l'approprie.

Kwoon Info : Dans ce même genre de question, que penses-tu des combats réels, au KO ? Est-il nécessaire selon toi d'en passer par là et as-tu eu toi-même des expériences dans ce domaine ?

Pierre Portocarrero : Il m'a embarqué dans un championnat en 1984 qui était "open" ce qui signifiait dans ce cas, assez proche des règles kyokushinkaï (même si ce n'était pas un tournoi Kyokushinkaï, certains y participaient). Donc il n'y avait pas de protections, et possibilité de KO, de rentrer au corps. Egalement la possibilité de balayer, sans suivre au sol et poing/main ouverte au visage contrôlé. En gros si une mâchoire était abîmée, il y avait sanction, mais si les cotes étaient cassées, c'était bon.

J'ai fait cela avec le trouillomètre à zéro, j'ai réussi à finir troisième ... pulvérisé ! Bon c'est une expérience très modeste dans ce domaine, c'est plus que certains mais beaucoup moins que d'autres puisque tout cela s'est généralisé. Je pense que quand on veut parler d'arts martiaux, quand on a des prétentions à enseigner certaines choses, il y a certaines expériences qui sont probablement incontournables. Ceci dit, pour être bien dans sa peau, prendre conscience que les arts martiaux (j'y reviens, c'est mon grand dada !) ne rendent pas plus fort, mais moins faibles, donc plus conscients de nos limites, lacunes, peurs, on peut prendre conscience de tout cela sans forcément avoir besoin de ce type d'expérience. Les gens se renvoyant tout à la figure, il y a les inconditionnels du free fight et de l'autre coté ceux qui disent "ah non, c'est du commercial, ce n'est pas du tout la voie etc ...". Chacun ses choix mais il est certain que par exemple les tout premiers Ultimate Fighting qui ont vu des affrontements de qualité entre pratiquant de tous horizons (lutte, ju-jitsu, kempo, karaté shotokan, boxe anglaise ...) ont eu ceci d'intéressant qu'ils ont mis en exergue (notamment par les Gracie) que les gens qui avaient un bon pied/poing sans connaissance du corps-à-corps et du sol sortaient dans les premiers tours, alors que des lutteurs ou jujitsukas très bon dans ces domaines passaient beaucoup plus de tours. Cela a peut-être ouvert les yeux à pas mal de gens sur les limites de leur pratique.

Ceci dit, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse parce qu'à partir de cette vérité parcellaire, on a voulu en faire un absolu qui forcément devient faux. C'est vrai que sur un ring, dans les conditions des Ultimate Fighting, avoir la maîtrise du sol, ça aide. Mais dans certaines situations limites (tessons de bouteille sur le sol, plusieurs adversaires ...), ce serait une erreur que d'aller au sol.

Notre problème en général, c'est que nous cherchons toujours des absolus. Soit je cherche l'absolu de ce qui va m'assurer la santé, l'absolu de ce qui va m'assurer l'efficacité, la sécurité maximale, alors que cela n'existe pas.

Kwoon Info : Pourquoi Bercy ? plusieurs personnes ont été déçues de t'y voir

Pierre Portocarrero : Alors pour être précis, je suis passé à deux nuits des arts martiaux à Pierre de Coubertin, et cinq Bercy. En fait à chaque fois, on me l'a demandé, je n'en ai jamais fait la demande moi-même et je vois cela un peu comme l'Olympia : on peut être un excellent chanteur sans l'avoir jamais fait ... y'a le coté "bah ouais on a fait l'Olympia, c'est le must" mais il ne faut pas s'arrêter là. On va dire que l'avantage est que cela permet de faire passer des messages. En tout cas, c'est comme cela que je l'ai vu. Parce qu'en fait, peut-être pas à Pierre de Coubertin mais à Bercy, j'ai toujours essayé de faire passer une sensation. Si on accepte une démonstration, il ne faut pas se foutre de la gueule du public puisque l'on accepte que ce soit regardé, exposé. Sinon, on n'accepte pas. Mais par exemple, je ne suis jamais venu pour faire comprendre ce que je fais ... il y a les cours pour ça.

Kwoon Info : Et toi en tant que pratiquant, qu'en as-tu retiré ?

Pierre Portocarrero : Oui, ce n'est jamais anodin. On parlait des expériences dans le combat etc ... Sur l'ensemble je retiendrai un truc, c'est d'avoir fait un kata en solo avec les 14000 ou 15000 personnes. Parce que Senseï Ogura insistait toujours sur le Reigi, et comment le salut c'était déjà se placer dans son attitude, sa concentration, sa respiration, comment on se capte sur le partenaire ... et honnêtement, je me suis dit qu'on allait voir si cela se concevait bien. Parce que 15000 personnes, c'est une vibration, une énergie qui réagit de façon animale : ils sont 15000, on est seul, et même avec 25 assistants, ils sont toujours beaucoup plus nombreux. Donc quelque part, inconsciemment il faut s'imposer tout en respectant le public. J'ai remarqué que les gens qui arrivent avec une démarche peut-être un peu trop arrogante, cela se sent de suite et ça passe mal. Ou d'arriver avec la tête dans les épaules, on est écrasé. Donc voila, l'expérience consiste à arriver à imposer sa bulle. Et c'est vrai que ça a été un grand moment parce que j'ai eu 2mn30 de silence. Même venant de gens que ça n'intéresse pas du tout, venant pour tel ou tel autre expert. Donc j'assume parfaitement.

Kwoon Info : Grande question : comment concilier la pratique de l'interne et de l'externe, comment vois-tu le rapport entre l'un et l'autre dans ta pratique personnelle ?

Pierre Portocarrero : Ce qui est intéressant dans ce type de question et c'est souvent le cas en occident, c'est que l'on réagit en mettant les dynamiques en opposition. C'est la fameuse histoire du Yin et du Yang, sous-entendu : ça c'est Yang donc ce n'est pas Yin ! Non, dans le concept d'origine, le Yin est vu par rapport au Yang, un peu comme la chaleur : frais ou tiède se définissent l'un par rapport à l'autre. Il en est de même pour Interne et Externe.

Bon alors il y a des données historiques : Boddhidharma qui venait d'Inde donc de l'extérieur alors que Zhang San Feng lui était à l'intérieur ; les voies d'obédience bouddhiste nécessitaient de sortir de la famille, donc de l'externe pour aller étudier alors que dans la vision taoïste, il fallait entrer dans un clan familial pour apprendre. Et puis il y a des différences de méthodologies et de classifications d'écoles, assez récemment. Souvent on a tendance à dire que l'interne « ça tricote un peu, c'est pour les personnes agées » alors que l'externe « c'est pas subtil » etc ...

J'avoue que j'ai travaillé les deux parallèlement en tentant toujours de bien cerner les spécificités de démarche, ne serait-ce que pour pouvoir les enseigner aussi à des gens qui ne pratiquaient que l'une des voies. Mais quand les gens disent "je veux faire de l'interne", cela comprend toujours de l'externe : on ne peut jamais être dans l'un sans avoir un minimum de l'autre, de même que plus on va dans le Yang, il restera toujours un peu de Yin et réciproquement.

Une des phrases traditionnelles que rapporte souvent un vieil ami qui doit être connu sur le forum, Georges Charles, est la suivante : quand on est à l'intérieur d'une maison, on voit la poutre faîtière. Quand on est à l'extérieur, on ne voit que la couverture du toit. Or si la poutre est en mauvais état, le toit va s'effondrer. Et si la couverture n'est pas correcte, la poutre va pourrir. Donc l'interne nourrit l'externe, l'externe protège l'interne. Après, chacun module, comprend, mais voila la vision que j'ai de ma pratique personnelle.

Kwoon Info : Question un peu difficile car pas très bien cernée : qu'est-ce qui représente pour toi l'efficacité en art martial ?

Pierre Portocarrero : Excellente question ! (Rires) En général, et je ne parlerais pas nécessairement d'efficacité en self-défense, même si c'est l'un des éléments à prendre en compte ; je dirais « profiter au mieux de la plénitude de ses possibilités dans les domaines physiques, intellectuels, psychiques, fonction de son code génétique et de l'avancée en âge. »

Kwoon Info : Et quelles sont tes pistes de recherche actuellement ? autour de quoi s'organise la pratique au stade où tu en es ?

Pierre Portocarrero : Eh bien en fait il faut d'abord voir que s'approprier, disons 80-85% d'une méthode, d'un style est à la portée de presque tous les pratiquants, pour peu qu'on s'en donne la peine. Le plus difficile est d'aller travailler dans la frange des derniers pourcentages restants.

Personnellement, ma recherche se porte maintenant en majeure partie sur le travail de l'intention, du Yi. C'est-à-dire, surtout dans le placement (mon placement propre, celui par rapport au partenaire), et aussi dans l'intention mise dans les mouvements, les impacts, la petite vrille supplémentaire, la présence mentale face à l'autre etc ... Globalement, cette histoire d'attention est ce qui constitue le fil directeur de ma pratique à l'heure actuelle.

Maintenant d'un point de vue plus « technique », bien entendu je me concentre surtout les formes avancées de l'école, par exemple un Suparimpei, un Chinte ... ou le Bagua. Mais je travaille aussi certains exercices a priori élémentaires comme le Ippon-Kumité, un enracinement, un Fukyu-Shodan, etc... en y mettant justement tout ce travail d'intention dont je parlais.

Kwoon Info : Dernière question pour finir, de la part de Raoul Battarel : Pierre, que penses-tu de Maître Chiun ?

Pierre Portocarrero : (Rires) alors pour Raoul : Maître Chiun est celui qui m'a fait prendre conscience de ma peur infantile du vide !!

Kwoon Info : Très bien, merci Pierre.

Pierre Portocarrero : Merci à vous.